Un constat brutal, mais nécessaire, émerge des récits de reconstruction.
Entre les victimes authentiques et les bourreaux avérés existe une zone grise, inconfortable et rarement explorée.
Celle où, à un certain niveau de conscience, nous cessons d’être uniquement des personnes lésées pour devenir des participants actifs à notre propre mise en danger.
Cette idée provoque une réaction immédiate de rejet, car elle semble trahir la solidarité envers les personnes abusées.
Pourtant, refuser d’examiner cette complicité inconsciente revient à se condamner à répéter indéfiniment les mêmes scénarios douloureux.
La guérison véritable commence au moment où l’on ose regarder en face cette part de nous qui a collaboré, par ses silences, ses justifications ou ses peurs, avec la dynamique qui la détruisait.
Les deux visages de la complicité passive
La complicité ne désigne pas un consentement éclairé au mal-être, mais une série de micro-abdications qui, accumulées, forment une autoroute pour les comportements abusifs.
Le premier visage est la capitulation face à l’érosion progressive des limites.
Souvent, la première transgression est mineure : une remarque désobligeante présentée comme de l’humour, un retard important sans excuse valable, une demande déraisonnable assortie d’une promesse de changement.
La réaction intérieure est immédiate : un pincement au ventre, une sensation d’injustice.
Mais au lieu d’exprimer un refus ferme, la peur de paraître difficile, de créer un conflit ou de perdre la relation prend le dessus.
On sourit jaune, on minimise l’incident, on se persuade qu’il ne faut pas en faire une montagne.
Ce premier renoncement établit un précédent capital.
Il envoie un message silencieux, mais clair : vos frontières sont négociables, votre confort émotionnel est une monnaie d’échange acceptable pour préserver la paix.
Chaque fois que vous acceptez de payer cette monnaie, vous financez involontairement le système qui vous asservit.
Le deuxième visage est la participation active à la construction d’une double réalité.
Les personnes manipulatrices excellent à créer un fossé entre l’expérience vécue et la version des faits qu’elles imposent.
La complicité survient lorsque, par lassitude ou par désir de croire à la fiction d’une relation normale, vous commencez à adopter ce langage falsifié.
Vous utilisez ses euphémismes pour décrire des crises (« on a eu une petite discussion »), vous qualifiez son contrôle de « souci attentionné », vous nommez son irresponsabilité « un caractère d’artiste ».
En internalisant et en répétant ce lexique de la minimisation, vous ne faites pas que survivre à l’instant présent.
Vous devenez le coauteur du récit qui efface votre propre souffrance.
Vous endossez le rôle de greffier du tribunal qui vous juge, consignant soigneusement les preuves de votre prétendue sensibilité excessive plutôt que les faits de son comportement répréhensible.
Le mécanisme pervers du bénéfice secondaire
Explorer la complicité oblige à affronter une notion psychologique aussi puissante que dérangeante : le bénéfice secondaire.
Aucun être humain ne persiste dans une situation uniquement douloureuse sans en retirer, à un niveau souvent inconscient, un certain avantage.
Cet avantage n’est jamais l’épanouissement ou le bonheur, mais plutôt la satisfaction d’un besoin profond et non résolu, habituellement lié à l’enfance ou à des schémas identitaires anciens.
Pour certaines, la relation toxique confirme une croyance fondamentale sur leur indignité, une croyance douloureusement familière qui, aussi étrange que cela puisse paraître, offre un sentiment de cohérence et de prédictibilité.
Il vaut mieux un enfer connu qu’un paradis inconnu qui exigerait de se percevoir comme digne et puissante.
Pour d’autres, le bénéfice réside dans l’évitement d’une responsabilité plus grande.
Être la victime d’un partenaire difficile, c’est aussi avoir une raison centralisatrice à tous ses échecs, ses angoisses ou son manque d’accomplissement.
Toute l’énergie psychique peut être dirigée vers la gestion de la crise relationnelle, laissant peu de ressources pour affronter des défis tout aussi intimidants : bâtir une carrière épanouissante, affirmer sa singularité dans le monde, ou faire face à la solitude existentielle.
La relation, aussi mauvaise soit-elle, remplit un espace et assigne un rôle : celui de la personne qui endure, qui comprend, qui sauve.
Ce rôle, bien que douloureux, peut procurer un sentiment d’identité et de mission plus confortable que le vertige d’une liberté totale et sans excuse.
Reconnaître ce bénéfice caché n’est pas un acte d’autoflagellation, mais un travail de désenfouissement.
C’est identifier la partie de vous-même qui préfère la certitude de la douleur à l’incertitude du bonheur, afin de pouvoir enfin s’adresser à elle et négocier un nouveau contrat.
La transition de la complicité à la responsabilité radicale
Le passage du statut de complice involontaire à celui d’architecte de sa propre vie constitue l’étape la plus délicate et la plus libératrice du processus.
Il ne s’agit aucunement de s’infliger des reproches supplémentaires, mais d’opérer un changement de paradigme fondamental.
La responsabilité radicale n’est pas la culpabilité.
La culpabilité regarde en arrière avec regret et cherche un coupable.
La responsabilité regarde vers l’avant avec clarté et cherche le pouvoir d’agir.
Elle consiste à se dire : « Même si je n’ai pas créé cette situation, j’ai, à certains moments, choisi d’y rester ou d’adopter des comportements qui la perpétuaient. Désormais, je choisis de faire différemment. »
Ce pivot exige de remplacer la question infantilisante « Pourquoi il/elle me fait ça ? » par la question adulte « Qu’est-ce que je fais encore ici, et quelle part de moi trouve son compte dans cet immobilisme ? ».
Il implique de reconnaître ses propres mécanismes de soumission, non comme des défauts moraux, mais comme des stratégies de survie archaïques devenues inadaptées.
Peut-être avez-vous appris, très jeune, que l’amour s’obtient en se faisant petite, en anticipant les désirs de l’autre au détriment des vôtres, ou en évitant le conflit à tout prix.
Ces stratégies ont pu être fonctionnelles dans votre famille d’origine.
Les perpétuer dans une relation adulte, c’est devenir complice de leur utilisation contre vous-même.
Assumer sa responsabilité, c’est décider d’apprendre un nouveau répertoire : celui de l’affirmation calme, du respect inflexible de ses propres limites, et de la capacité à supporter le conflit temporaire pour préserver son intégrité à long terme.
Conclusion
Reconnaître sa part de complicité n’est pas un verdict, mais un acte d’émancipation.
C’est le moment où vous reprenez les rênes de votre histoire.
Tant que vous vous considérez uniquement comme une survivante, vous restez définie par l’action de l’autre, votre identité sculptée en réaction à son abus.
En acceptant d’examiner votre participation, aussi involontaire fût-elle, vous réintégrez votre propre rôle.
Vous passez du rôle de figurante dans le drame de quelqu’un d’autre à celui de protagoniste principale de votre épopée de transformation.
La cicatrice la plus profonde n’est plus celle qu’il vous a infligée, mais celle que vous vous êtes infligée en y restant.
Et c’est une excellente nouvelle, car une blessure que vous avez le pouvoir de créer, vous avez aussi le pouvoir de la guérir.
Cette reconnaissance ouvre la voie à une relation future d’un ordre entièrement différent.
Elle pose les bases non pas d’une relation où vous serez parfaite et immunisée contre la toxicité, mais d’une relation où vous saurez identifier les premiers signes de votre propre basculement dans la complicité.
À lire aussi : Pourquoi certaines femmes de narcissiques deviennent toxiques elles aussi



Pourquoi mettre un terme à une relation peut être la meilleure chose pour vous
Il s’est avéré que le Prince charmant n’était en fait rien d’autre qu’une définition plutôt fidèle du psychopathe. Voilà ce qui t’attend si tu restes dans une relation amoureuse avec un homme toxique!