Vous avez ce cahier quelque part…
Pas sur l’étagère où trônent vos livres préférés, pas sur votre bureau, pas dans votre sac à main.
Il est caché bien plus profondément. Glissé entre deux pulls d’hiver que vous ne portez jamais, au fond du tiroir de votre table de chevet, sous une pile de factures datant de trois ans.
Vous l’avez acheté dans une papeterie anonyme, un jour de grande fatigue, et vous avez attendu d’être chez vous pour l’ouvrir.
La première page est restée blanche longtemps. Trop solennelle, trop définitive.
Puis un soir, après une séance chez le psychologue, vous avez écrit une phrase. Une seule.
Et vous avez refermé le cahier comme on commet un délit.
Ce journal, vous l’avez appelé « le journal interdit » dans votre tête, parce que vous y avez déposé ce qui ne se dit pas à voix haute, ce qui vous ferait passer pour folle, ingrate, trop sensible ou trop dure si quelqu’un tombait dessus.
Aujourd’hui, après des années de thérapie et des centaines de pages noircies, vous êtes prête à en ouvrir quelques-unes.
Non pas pour vous exposer, mais pour tendre la main à toutes celles qui écrivent, elles aussi, en secret, des phrases qu’elles n’oseront jamais montrer à personne.
« Je n’aurais pas dû écrire ça » : La honte comme première lectrice
Rappelez-vous la première fois que vous avez écrit « je hais ma mère ».
Votre main a tremblé. Vous avez regardé le mot comme s’il s’était écrit tout seul, comme si une intruse s’était emparée de votre stylo.
Vous avez failli barrer la phrase, la rendre illisible, prétendre qu’elle n’avait jamais existé.
Mais vous ne l’avez pas fait ! Pourquoi ? Parce que c’était vrai, justement.
Parce que cette vérité-là, aussi laide soit-elle, vivait en vous depuis si longtemps qu’elle avait pris toute la place.
La thérapie vous a appris une chose dérangeante : ce n’est pas l’écriture qui crée les pensées interdites, c’est le silence qui les laisse pourrir.
Alors vous avez continué. Vous avez écrit que vous étiez soulagée quand votre grand-mère est morte, parce que ses souffrances et les vôtres s’arrêtaient enfin.
Vous avez écrit que vous souhaitiez, certaines nuits, que votre compagnon parte pour de bon, juste pour ne plus avoir à faire semblant.
Enfin, vous avez écrit des choses petites aussi, des choses mesquines, des rancunes vieilles de dix ans contre une amie qui ne vous avait pas invitée à son mariage.
Chaque phrase vous salissait un peu plus à vos propres yeux.
Mais chaque phrase, une fois posée sur le papier, cessait de cogner contre vos tempes.
La honte ne disparaissait pas, elle changeait simplement de camp.
Elle n’était plus en vous, tournée vers l’intérieur. Elle était dehors, sur la page, à portée de regard et donc, déjà, à portée de guérison.
« Et si c’était ma faute ? » : Les dialogues intérieurs que l’on n’ose pas avouer
Votre journal est rempli de questions sans réponses.
Vous les avez écrites en capitales, certaines nuits d’insomnie, ou en tout petits caractères serrés, dans la salle d’attente du psychologue, entre deux patients.
« Et si j’avais tout imaginé ? » « Et si j’étais trop sensible ? » « Est-ce moi le problème depuis le début ? »
Vous avez retourné votre responsabilité dans tous les sens, comme on secoue un vêtement pour voir s’il reste une tache.
D’ailleurs, vous avez cherché en vous le défaut caché, la case à cocher qui expliquerait pourquoi votre père partait sans se retourner, pourquoi votre amoureux vous quittait pour une autre, pourquoi votre patron vous regardait à peine quand vous croisiez dans le couloir.
Cette quête épuisante, personne ne la voyait !
Vous souriiez au bureau, vous répondiez « ça va » quand on vous posait la question, vous trouviez même la force de consoler celles qui venaient se confier à vous.
Mais le soir, le cahier s’ouvrait et tout sortait en vrac, sans élégance, sans recul, sans cette sagesse que vous vous efforciez d’afficher en public.
Vous écriviez comme on se débat. Et la thérapie, patiemment, a déplacé la question.
Ce n’était plus « et si c’était ma faute ? ». C’est devenu, très lentement : « À qui profite cette culpabilité ? »
À qui profite que vous cherchiez indéfiniment en vous la cause de tout ce qui blesse ?
Certainement pas à vous. Peut-être à ceux qui, ainsi, n’ont jamais à répondre de rien.
La page blanche comme miroir : Ce que le journal a révélé de vous
Le plus troublant, vous l’avez découvert des mois plus tard, en relisant vos premiers cahiers.
Cette femme qui écrivait « je suis nulle et je ne mérite pas qu’on m’aime », vous ne la reconnaissiez pas.
Elle vous semblait lointaine, presque étrangère, avec ses phrases haletantes et ses ratures nerveuses.
Vous aviez envie de lui prendre la main, de lui dire qu’elle se trompait, qu’elle n’était pas seule même si elle se sentait abandonnée.
Et puis le choc : cette femme, c’était vous. C’était vous, il y a trois ans, cinq ans, dix ans.
Vous n’aviez pas changé du jour au lendemain, bien sûr.
La métamorphose ne s’était pas faite dans un grand geste romanesque.
Elle s’était tissée page après page, sans que vous y prêtiez attention.
Là où vous écriviez « personne ne me comprend », vous écrivez maintenant « j’ai du mal à expliquer ce que je ressens ».
Là où vous écriviez « je suis trop compliquée », vous écrivez « j’ai des besoins spécifiques et c’est légitime ».
Les mots avaient bougé imperceptiblement, et avec eux votre regard sur vous-même.
Certaines pages étaient si dures à relire que vous avez pensé les déchirer.
Vous ne l’avez pas fait ! Vous avez appris, justement, que ces pages ne racontaient pas une femme faible ou pathétique.
Elles racontaient une femme qui se battait, avec les armes dont elle disposait, contre des souffrances qu’elle n’avait pas choisies.
Et cette femme-là méritait le respect, pas le mépris.
La libération par les mots : Pourquoi ce journal pourrait vous aider, vous aussi
Alors voici ce que je voudrais vous dire, à vous qui lisez ces lignes et qui n’osez pas encore ouvrir ce cahier neuf qui traîne dans votre tiroir depuis Noël dernier.
Vous n’avez pas besoin d’écrire bien. Vous n’avez pas besoin d’écrire tous les jours.
D’ailleurs, vous n’avez pas besoin d’avoir quelque chose d’important à dire.
Le journal n’est pas une œuvre, ce n’est pas une trace pour la postérité, ce n’est pas un exercice de style.
Le journal est un récipient : il reçoit ce qui déborde, ce qui pèse, ce qui vous empêche de respirer.
Certains jours, vous écrirez des pages entières d’une traite, sans vous arrêter, sans même savoir ce que vous écrivez.
D’autres jours, une seule phrase suffira. « Aujourd’hui, j’étais triste sans raison. » C’est assez. C’est même parfait.
L’important n’est pas le contenu !L’important est le geste.
Sortir ce qui est dedans, le poser dehors, sur un support neutre qui ne vous jugera pas.
Faites-le une fois, et vous sentirez cette étrange légèreté, comme après avoir pleuré longtemps.
Faites-le dix fois, et vous commencerez à voir des motifs, des répétitions, des scénarios que vous rejouez sans le savoir.
Cette colère qui revient toujours contre le même type d’hommes.
Cette tristesse qui surgit chaque année à la même date.
Enfin, cette phrase que vous écrivez encore et encore : « je voudrais qu’on me demande comment je vais, vraiment. »
Le journal ne résoudra rien à votre place, c’est vrai. Mais il vous montrera le chemin.
Et pour avancer, il n’y a rien de plus précieux qu’une carte.
Conclusion
Vous avez longtemps pensé que ce journal était interdit parce qu’il contenait des pensées inavouables, des vérités trop crues, des sentiments que personne ne devait connaître.
Vous découvrez aujourd’hui qu’il était interdit pour une raison bien plus profonde.
Il vous interdisait, à vous-même, d’oublier !
Le monde entier vous pousse à tourner la page, à aller de l’avant, à ne pas ressasser.
« Il faut positiver », répète-t-on autour de vous. « Ce qui ne te tue pas te rend plus fort. »
« Passe à autre chose. » Mais le journal, lui, vous rappelle que certaines choses méritent d’être retournées longtemps, regardées sous tous les angles, pleurées cent fois s’il le faut.
La guérison n’est pas une course. Elle ne consiste pas à oublier le plus vite possible pour paraître solide.
Elle consiste à faire la paix avec ce qui reste.
Alors si vous écrivez, si vous avez déjà écrit, si vous n’osez pas encore commencer, retenez ceci : il n’y a pas de bonnes ou de mauvaises façons de tenir un journal intime.
Il n’y a que des façons vraies, et ce sont les vôtres !
Et un jour, dans des années, vous ouvrirez ce cahier jauni par le temps.
Vous lirez les phrases griffonnées de cette femme que vous étiez, avec ses doutes et ses blessures, ses élans et ses peurs.
Vous aurez peut-être envie de pleurer. Ne vous retenez pas.
Penchez-vous simplement sur l’épaule de cette femme.
Dites-lui qu’elle a bien fait d’écrire, même quand c’était laid, même quand c’était injuste, même quand elle n’était pas fière d’elle.
Et refermez le cahier doucement, comme on ferme une porte derrière soi après être enfin rentré chez soi.
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