Voilà une affirmation qui ne manque pas de provoquer, n’est-ce pas, et qui a le mérite de bousculer les certitudes bien installées dans les esprits.
Cette idée, que vous avez sans doute entendue dans certaines conversations entre amies ou lue dans des articles volontairement polémiques, mérite qu’on s’y arrête avec une attention sincère plutôt qu’avec un rejet automatique.
Le féminisme, ce mouvement qui a libéré les femmes de tant d’entraves historiques, rendrait-il celles qui le portent plus tristes, plus anxieuses, plus épuisées que leurs mères et grand-mères résignées à leur condition ?
Une question explosive, assurément, mais qui appelle une réponse nuancée, et surtout un regard honnête sur notre époque troublée où le bonheur semble parfois fuir celles qui osent le plus le réclamer.
Le premier argument avancé par celles qui soutiennent cette thèse provocatrice concerne le paradoxe de la liberté nouvellement acquise, cette liberté qui se transforme parfois en fardeau inattendu.
Jamais dans l’histoire de l’humanité, les femmes n’ont disposé d’autant de possibilités dans tous les domaines de leur existence : études supérieures prestigieuses, carrières professionnelles épanouissantes, indépendance financière solide, liberté sexuelle assumée, choix de ne pas avoir d’enfants ou d’en avoir à n’importe quel âge sans jugement.
Ce champ infini des possibles, dont nos aïeules n’auraient même pas osé rêver dans leurs moments les plus fous, s’accompagne pourtant d’une pression insidieuse que nos mères n’ont pas connue : celle de faire les bons choix, de ne rien rater, de mener de front des vies multiples sans jamais faillir sous le regard scrutateur de la société.
Cette multiplication des attentes, tant externes qu’internes à vous-mêmes, peut générer une angoisse existentielle profonde que les générations précédentes, cantonnées à des rôles plus étroits et plus définis, ne connaissaient pas de la même manière dévastatrice.
De surcroît, les injustices et les violences que le féminisme a mises en lumière avec une clarté nouvelle sont devenues plus visibles, plus insupportables à vos yeux, parce que vous ne les acceptez plus comme une fatalité naturelle contre laquelle on ne peut rien.
Cette lucidité accrue sur les inégalités persistantes, sur le plafond de verre qui résiste encore, sur les violences sexistes ordinaires qui continuent, peut provoquer une colère et une lassitude que certaines confondent avec un mal-être généralisé.
Pourtant, cette colère, aussi pesante soit-elle, ne serait-elle pas le prix à payer pour ne plus être dupes ?
La deuxième dimension de ce supposé mal-être féministe concerne la charge mentale décuplée qui pèse sur vos épaules fatiguées, décuplée par les exigences contradictoires que vous devez concilier au quotidien dans un monde qui ne vous facilite pas la tâche.
Être féministe aujourd’hui, c’est souvent devoir incarner une forme de perfection militante, un idéal que vous vous imposez à vous-mêmes sans même vous en rendre compte : être une professionnelle accomplie, une mère présente et épanouie, une amoureuse moderne et libre de toute dépendance, une militante engagée sur tous les fronts, une femme qui prend soin d’elle et qui ne renonce jamais à ses désirs profonds.
Cette injonction à la performance totale, que les réseaux sociaux amplifient en montrant des images de femmes qui semblent tout réussir avec une grâce désarmante, crée un sentiment d’échec permanent chez celles qui peinent à joindre tous ces bouts contradictoires.
La culpabilité, ce poison insidieux que les femmes connaissent si bien depuis l’enfance, trouve un terrain fertile dans ce nouveau féminisme exigeant qui érige des standards parfois inatteignables, comme un miroir déformant qui ne reflète jamais assez bien votre image.
Une mère de famille qui travaille à temps partiel par choix profond peut se sentir moins féministe qu’une cadre dirigeante hyperactive, une femme qui aime se maquiller et se parer peut être jugée complice du patriarcat qu’elle croit combattre, une célibataire heureuse peut être suspectée de manquer d’indépendance affective par ses pairs.
Cette surveillance mutuelle, ce jugement sévère entre femmes, cette course épuisante à la féministe parfaite épuise et décourage celles qui voudraient simplement vivre leur féminisme sans avoir à le performer en permanence sur la scène publique et privée.
La dernière dimension de ce débat brûlant, sans doute la plus importante pour y voir clair, invite à distinguer soigneusement le mal-être individuel que vous pouvez ressentir, bien réel chez certaines femmes, de la responsabilité du féminisme lui-même dans ce mal-être.
Attribuer la dépression ou l’anxiété d’une femme à son engagement féministe, c’est confondre la cause et la conséquence, la maladie et le remède qui tente d’y répondre avec les armes du combat collectif.
Le mal-être que certaines femmes ressentent aujourd’hui n’est pas provoqué par le féminisme, il est révélé par lui comme une radiographie impitoyable qui montre des fissures jusque-là invisibles.
Il existait avant, tapi dans l’ombre confortable des rôles imposés, des silences obligés sur les violences subies, des rêves étouffés avant même d’avoir été formulés, des espoirs sacrifiés sur l’autel des convenances sociales.
Le féminisme, en donnant des mots précis pour nommer ces souffrances longtemps tues, en offrant un cadre collectif pour les comprendre et les partager sans honte, les rend simplement plus visibles et plus dicibles dans l’espace public.
Cette mise en lumière peut être douloureuse, comme l’est toute prise de conscience salutaire qui arrache au confort de l’ignorance, mais elle est le préalable indispensable à toute transformation profonde et durable de votre condition.
Les femmes qui se sentent déprimées après avoir pris conscience des inégalités qui structurent leur vie ne sont pas victimes du féminisme, elles sont les témoins lucides d’un monde qui reste à construire, les vigies éveillées d’une humanité qui n’a pas encore tenu toutes ses promesses.
La tristesse que certaines ressentent n’est pas la preuve que le combat est vain et qu’il vaudrait mieux renoncer, mais l’indication que ce combat est plus nécessaire que jamais pour les générations à venir.
Conclusion
Alors, pour répondre à la question qui nous occupe, le féminisme rend-il les femmes malheureuses et déprimées comme le prétendent ses détracteurs les plus acharnés ?
Non, mille fois non, et je défie quiconque de me prouver le contraire avec des arguments solides !
Il les rend lucides, exigeantes, parfois en colère, souvent fatiguées par l’ampleur de la tâche, mais jamais plus malheureuses qu’elles ne l’étaient dans l’ignorance et la résignation forcée qui caractérisaient les époques antérieures.
Le vrai mal-être, celui qui ronge silencieusement et qui détruit des vies entières, c’est celui de la soumission acceptée sans combat, des rêves sacrifiés sans qu’on ait même eu le droit de les formuler, des silences imposés par la peur et la dépendance.
Le féminisme, lui, est une promesse d’avenir, une espérance vivante, même lorsqu’elle est douloureuse à porter et qu’elle exige de vous des renoncements et des confrontations difficiles.
Quel prix, pourtant, serait trop élevé pour la liberté d’être enfin soi-même, sans avoir à demander la permission, sans avoir à baisser les yeux, sans avoir à s’excuser d’être une femme qui ose vouloir sa place dans ce monde !
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